L'effectivité, la plaque et la personne : ce que l'acupuncture peut nous apprendre sur la médecine, en 2026
- 5 mai
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Suite à l'article L'acupuncture, une sortie de crise? — une réflexion plus poussée à partir de Kuhn, Bachelard et Freitag
Reprendre le fil là où on l'avait laissé
Dans le premier texte, je proposais une lecture kuhnienne de la situation actuelle : la médecine occidentale traverse une période de crise, l'acupuncture porte un pragmatisme radical, et les deux paradigmes sont peut-être moins en concurrence qu'en complémentarité. C'était le geste général. Mais Kuhn ouvre des outils plus précis que ce que j'en avais tiré, et je voudrais ici m'y engager plus sérieusement — quitte à demander un peu plus au lecteur. Trois idées, qui se renforcent l'une l'autre, me semblent particulièrement utiles pour penser ce qu'est la médecine chinoise au Québec, en 2026 : l'effectivité comme nouveau critère de scientificité, la plaque d'opérativité comme structure de la médecine moderne, et l'illusion de l'autonomie de la science dans un système où l'argent décide largement de ce qui sera étudié.
Trois angles, un seul argument : la MTC n'arrive pas dans notre système comme une survivance exotique. Elle arrive, étrangement, comme plus moderne épistémologiquement que la médecine qui se croit encore en quête de la vérité du corps.
1. L'effectivité, ou la convergence cachée
Une des thèses les plus dérangeantes de Kuhn — et que la philosophie des sciences a confirmée après lui — est que la science a renoncé, en pratique, à l'idée qu'elle s'approche d'une vérité universelle de la nature. Ce qu'elle accumule, ce sont des capacités d'action, des prédictions précises, des plaques d'opérativité. Popper le formulait déjà négativement : la science n'accumule pas des certitudes, elle accumule des erreurs rejetées. Avec Kuhn, on franchit un pas de plus : ce qui fait qu'un paradigme s'impose, ce n'est pas qu'il soit vrai, c'est qu'il soit efficace, qu'il permette de faire des prédictions et d'agir sur le monde. L'effectivité devient le critère.
C'est un déplacement majeur, et il est largement passé inaperçu du grand public. Mais il est partout dans la médecine contemporaine. Prenons un exemple aussi banal que l'acétaminophène : c'est probablement le médicament le plus prescrit au monde, utilisé depuis plus d'un siècle, et son mécanisme d'action exact reste, à ce jour, mal compris. Les hypothèses se succèdent — inhibition d'une enzyme, action sur le système cannabinoïde, modulation centrale de la douleur — sans qu'aucune ne fasse consensus. On continue néanmoins de le prescrire, parce qu'il fonctionne. C'est un raisonnement pragmatique, pas explicatif, et c'est exactement la posture de la médecine fondée sur les preuves : peu importe pourquoi, l'essentiel est que les essais cliniques montrent un effet supérieur au placebo. L'evidence-based medicine est, qu'on le veuille ou non, un basculement vers l'effectivité comme critère — et l'acétaminophène n'est qu'un exemple parmi d'innombrables interventions médicales courantes dont nous savons qu'elles marchent sans savoir précisément comment.
C'est exactement le terrain où la médecine chinoise n'a jamais cessé d'opérer. Pendant deux mille ans, l'acupuncture a évalué ses gestes par leurs effets observables sur le corps du patient. Elle n'a jamais prétendu que la stagnation du Qi du Foie soit une réalité anatomique. Elle a soutenu que ce concept, utilisé selon certaines règles, produit des résultats reproductibles. Si on l'évalue à l'aune du critère que la science contemporaine s'est elle-même donné — ça marche, on continue ; ça ne marche pas, on ajuste —, la MTC n'est pas en retard. Elle a deux mille ans d'avance sur ce tournant pragmatique.
La différence n'est pas que l'une serait scientifique et l'autre non. La différence est que la biomédecine assume mal son propre pragmatisme. Elle continue de se présenter au public comme une quête de la vérité du corps, alors qu'elle est devenue, dans sa pratique quotidienne, un système d'interventions évaluées sur leur effectivité statistique. La MTC, elle, a toujours assumé que ses concepts sont des outils, pas des vérités. Il y a là, je crois, une honnêteté épistémologique dont nous avons besoin.
2. La plaque d'opérativité, ou pourquoi le patient chronique disparaît
Le deuxième outil que Kuhn nous donne est plus inconfortable encore. Il observe qu'à mesure qu'un paradigme se développe, il réduit l'étendue des phénomènes qui le concernent et augmente sa spécialisation. Chaque branche de la science devient une plaque d'opérativité : un domaine où elle peut prédire et agir avec une précision croissante, mais qui communique de moins en moins avec les autres plaques. Ce que Kuhn appelle, avec une certaine mélancolie, la perte de la cohérence de l'ensemble.
La médecine moderne a suivi exactement cette trajectoire. Au XIXe siècle, le médecin de famille voyait la personne entière. Aujourd'hui, le patient chronique typique, au Québec, voit un cardiologue pour son cœur, un endocrinologue pour son diabète, un gastro-entérologue pour ses troubles digestifs, un rhumatologue pour ses douleurs articulaires, un neurologue pour ses migraines, et — s'il a de la chance — un médecin de famille qui essaie, en quinze minutes, de tenir le tout ensemble. Chaque spécialiste est remarquablement compétent dans sa plaque. Mais entre les plaques, personne. Le patient devient le seul point de jonction de son propre dossier — et c'est précisément lui qui est souvent le moins outillé pour le faire.
Le contexte québécois rend cette structure particulièrement aiguë. En octobre 2025, le gouvernement du Québec confirmait que 1,5 million de Québécois n'avaient toujours pas accès à un médecin de famille. La Fédération des médecins omnipraticiens du Québec estime le déficit à environ 2 000 médecins de famille pour répondre aux besoins actuels de la population. En 2019, 82 % de la population avait un médecin attitré ; en 2024, cette proportion est tombée à 72 %. Les inscriptions « collectives » au GAP et aux GMF, présentées comme solutions, ne garantissent ni continuité ni suivi : un demi-million de Québécois sont en attente d'une véritable prise en charge dont les délais se comptent en années. La première ligne — celle qui, en théorie, traverse les plaques — est exactement celle qui s'effondre.
L'acupuncture, dans ce paysage, ne se situe pas sur une plaque. Elle ne traite pas un organe. Elle ne se définit pas par opposition à une autre spécialité. Elle observe la personne dans sa totalité : son sommeil, sa digestion, ses émotions, ses douleurs, son énergie, son cycle, son stress, ses saisons. Pas parce qu'elle prétend tout soigner — elle ne le prétend pas — mais parce qu'elle est construite sur une logique transversale. Quand un patient arrive avec des migraines, il repart aussi avec un meilleur sommeil et une digestion apaisée, non pas comme effet secondaire, mais parce que la lecture du corps est intégrée dès le départ.
Ce n'est pas un avantage marketing. C'est une différence structurelle entre deux paradigmes. La biomédecine, par construction, fragmente. La MTC, par construction, intègre. Dans un système de santé où la fragmentation atteint des sommets — où l'inscription collective remplace la prise en charge, où le passage aux urgences devient le filet par défaut — il y a une valeur clinique réelle à voir quelqu'un une heure, sans interruption, en posant des questions sur l'ensemble du corps et de la vie. Cette valeur n'est pas mystique. Elle est épistémologique. Elle découle directement du fait que l'acupuncture n'a jamais été découpée en plaques.
3. L'illusion de l'autonomie, ou pourquoi certaines questions ne sont jamais étudiées
Le troisième outil — et il faut ici prendre quelques précautions — vient prolonger Kuhn dans une direction sociologique. Le sociologue québécois Michel Freitag, dans sa critique de la postmodernité, a longuement décrit comment la science contemporaine perd son autonomie cognitive au profit d'une logique technocapitaliste où les flux de financement, les intérêts industriels et les agendas politiques orientent ce qui sera étudié. Pour Freitag, c'est une catastrophe — et il faut être honnête : il ne mobilisait pas cette critique pour défendre la médecine chinoise, dont il ne parlait probablement jamais. Mais le constat qu'il pose est utile ici, et il est documenté bien au-delà de son œuvre : la recherche médicale moderne est, comme toute pratique sociale, traversée de pressions qu'elle reconnaît mal. On met de l'argent quelque part, ça oriente les esprits, ça crée une plaque, ça produit des résultats — et ces résultats viennent justifier qu'on en remette.
Cette observation a une conséquence directe et rarement énoncée : certaines questions ne sont pas étudiées non parce qu'elles sont sans intérêt, mais parce qu'elles ne sont pas brevetables. Une molécule peut être brevetée. Un protocole d'acupuncture, non. Un essai clinique pour un médicament neuf attire des dizaines de millions de dollars de financement privé. Un essai clinique pour une thérapie ancienne et non propriétaire attire des miettes — et doit, en plus, se justifier d'exister. Ce n'est pas une critique de la pharmacologie. C'est un constat sur la structure économique qui détermine ce qui sera étudié.
Ce constat change la manière dont on doit lire l'argument souvent répété selon lequel « il n'y a pas assez de preuves scientifiques sur l'acupuncture ». L'absence de preuves n'est pas neutre. Elle reflète, en grande partie, une absence de financement, qui reflète elle-même une absence d'intérêt commercial. Et pourtant, malgré ces conditions défavorables, les preuves s'accumulent : pour la douleur chronique, les migraines, les nausées chimio-induites, la fertilité, l'anxiété, l'insomnie, des méta-analyses publiées dans des revues médicales de premier plan documentent des effets cliniquement significatifs. Pas miraculeux. Pas universels. Mais réels et reproductibles.
Bachelard, le grand épistémologue français, formulait une thèse que cette section illustre à sa manière : « on connaît contre une connaissance antérieure ». Pour lui, la science ne progresse pas en accumulant docilement des faits, mais en rompant avec les évidences qu'elle s'était d'abord données — en surmontant ce qu'il appelait des obstacles épistémologiques, ces idées qui semblent claires précisément parce qu'on les a trop souvent répétées. L'idée selon laquelle « tout ce qui n'est pas validé par la médecine occidentale n'est pas sérieux » est, à mon sens, exactement ce genre d'obstacle : une évidence devenue invisible parce qu'elle est partout. Reconnaître que la recherche est orientée, financée, politique, n'est pas discréditer la médecine moderne — qui fait des choses extraordinaires. C'est exercer la rupture critique que Bachelard appelait de ses vœux, à l'endroit même où l'évidence dominante demande qu'on cesse de penser.
Une médecine pour le Québec qui vient
Si l'on assemble ces trois pièces — l'effectivité comme critère, la plaque qui fragmente, l'orientation économique de la recherche — on obtient un diagnostic plus précis de ce moment culturel. Notre système de santé n'est pas seulement en crise budgétaire ou organisationnelle. Il est en crise épistémologique. Il a perdu la cohérence qui fait qu'un médecin voit un être humain plutôt qu'un dossier ; il assume mal son propre pragmatisme ; et il étudie surtout ce qu'il est rentable d'étudier.
Dans ce paysage, la place de l'acupuncture est, je crois, plus claire qu'on ne le dit. Elle n'est pas un complément exotique pour patients curieux. Elle n'est pas non plus une alternative qui prétendrait remplacer la biomédecine — l'idée serait absurde et personne de sérieux dans la profession ne la défend. Elle est un lieu où certaines qualités épistémologiques que la médecine moderne a perdues continuent d'exister: l'assomption pragmatique des modèles comme outils, la lecture intégrée de la personne, l'attention au temps long de la consultation, la possibilité de donner du sens à ce qui arrive au corps.
Au Québec, en 2026, cela a une valeur très concrète. Quand un million et demi de personnes n'ont pas de médecin de famille, quand les délais en spécialité s'allongent, quand le sens même de "prendre soin" devient flou dans un réseau saturé, avoir accès à un professionnel formé qui prend une heure pour comprendre ce qui se passe dans un corps n'est plus un luxe. C'est une infrastructure. Ce n'est pas la seule infrastructure dont nous avons besoin. Mais c'en est une, et elle existe déjà, et elle est accessible.
Kuhn pensait que les paradigmes étaient incommensurables. Je crois qu'il avait raison à un niveau fondamental, et qu'il avait tort à un niveau pratique. Au niveau fondamental, on ne peut pas demander à la MTC de prouver l'existence des méridiens dans le langage de l'IRM. Au niveau pratique, en revanche, deux médecines peuvent coexister chez la même personne, chacune apportant ce qu'elle sait faire. C'est, finalement, peut-être le seul progrès possible : non pas le triomphe d'un paradigme sur l'autre, mais leur cohabitation lucide dans la vie d'un patient qui a, lui, besoin des deux.
Cet article s'inscrit dans une réflexion plus large sur la place de l'acupuncture dans le paysage de santé québécois. Si la perspective vous intéresse, l'article précédent — sur Kuhn, le pragmatisme et l'acupuncture comme sortie de crise — pose les bases que celui-ci approfondit.

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